Durant la quarantaine j’ai découvert mon goût pour le chaos. J’ai aussi découvert que le chaos allait bien avec le yoga, que ce n’était pas deux choses antagonistes. 

 

Optimisation et dépassement de soi

Je ne sais pas vous, mais rester chez moi toute la journée a passablement changé ma pratique. Avant j’enseignais, je prenais des cours dans d’autres studios, je me formais. Beaucoup de mon énergie allait finalement vers l’amélioration, l’optimisation. Je me disais que je progressais. J’apprenais de nouvelles choses, découvrais de nouveaux enseignants, de nouvelles postures. Il me semblait avancer. Et c’était confortable, car toute la société nous enseigne le dépassement de soi, l’optimisation, le progrès.

Nous sommes toujours poussés à tendre vers quelque chose, à ambitionner un progrès, une avancée. Et si ce n’est pas une avancée, au moins une idée.

Quelque chose.

 

Le yoga du chaos

Mon yoga du confinement a commencé dans cette dynamique, c’était un yoga très yang, très intense, très physique. Je n’avais pas l’habitude d’être aussi peu active, soudain je ne marchais plus. Alors au début, mon yoga était vraiment très intense. Et j’ai adoré. J’en avais besoin ainsi, c’était mon énergie, c’était juste. Et puis quelque part j’en étais fière – c’était facile, car d’une certaine manière il correspondait à ces valeurs d’amélioration, de réussite. 

Et puis les semaines ont passé, et je me suis sentie de plus en plus épuisée. Ma pratique personnelle est devenue plus sombre, plus dense, plus lente. Cela m’exaspérait de découvrir mon corps dans cette lenteur, cette fatigue. Mais j’étais vraiment fatiguée. Le confinement m’a forcé à faire une pause dans cette course folle qu’était ma vie (une très belle course, mais une course néanmoins). Je crois que mon corps en a profité pour souffler. 

Sauf que je n’étais pas satisfaite. Souvent ma pratique n’était faite que de méditation et de quelques mouvements. Je me sentais chuter, perde, revenir en arrière. Et plus ma pratique était lente, plus je réfléchissais au chaos. Aux ombres, à mes aspects plus sombres. A mes difficultés. Mon yoga est passé d’une phase solaire, dans laquelle je faisais des flows rapides, légers à une phase lunaire, lente, sombre, introspective. 

 

Chaos, doutes, ruptures

J’ai compris aux fils des semaines, qu’embraser tout ce que je suis était justement le yoga. J’ai commencé à aimer mon chaos, à l’écouter. Accepter ces moments où je ne progresse pas, ou du moins pas visiblement. Accepter ces moments où je semble même reculer, et où mon corps est épuisé. Accepter la lenteur. Accepter la routine. Le manque d’ambition. La fadeur. Le côté terne. 

Accepter aussi le chaos des changements, de ces moments où ce qui était n’est plus. Soudainement. Le chaos du corps, qui ne fonctionne plus comme avant. Parfois tout semble comme un insondable désordre, une tendre chute. Mais il est une beauté dans ce chaos. Je crois qu’il faut savoir écouter ces moments qui semblent ne rimer à rien, ces moments de doute, d’incertitude, de rupture. 

 

Le chaos qui parle de soi

Maintenant je me dis que toute cette recherche effrénée d’optimisation est bien terne. Avancer toujours vers le positif, vers le mieux, c’est une course – et je n’ai plus envie de courir. J’ai envie de m’arrêter, de me sentir. Etre.

Car si dans l’optimisation est aussi l’épuisement, l’oubli de soi, alors dans l’échec, la rupture, la chute, le chaos, est peut-être bien le murmure de l’être.